Exclusif- Nizar Chaari, leader du mouvement Carthage Aljadida

Exclusif- Nizar Chaari, leader du mouvement Carthage Aljadida

M. Nizar Chaari, vous êtes de par votre métier producteur et animateur de radio et de télévision, mais vous avez également commencé une carrière politique en 2019 le mouvement « Carthage Al Jadida ». Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à vous lancer dans la politique ?

C’est peut-être un aspect méconnu de mon parcours, mais j’ai toujours été, depuis mon adolescence, actif et engagé en politique, dans le sens de tout ce qui a trait au collectif, aux actions en rapport avec le développement de la société, l’interaction avec la somme d’individualités ou de communautés qu’elle représente. J’ai pu par mes différentes expériences dans les media, rencontrer, échanger et débattre avec un grand nombre de personnalités du monde de la politique, de la culture, avec des universitaires, des entrepreneurs ou des activistes de la société civile, des personnes représentant toutes les composantes de notre société et tous les courants de pensée.

Donc je ne me lance pas vraiment en politique stricto sensu, je dirais plus tôt que j’ai décidé de m’engager plus ouvertement dans l’action politique parce qu’il y a un moment où la maturité et les expériences de la vie vous guident vers certains choix. Il y a aussi un regard qui change, une conscience qui évolue lorsque l’on devient père et qu’on essaie d’imaginer le monde dans lequel nos enfants vont vivre et grandir. Et si ce monde n’offre pas les meilleures conditions possibles à leur épanouissement, il est de notre devoir d’agir, chacun selon ses moyens et ses aptitudes, pour contribuer à aplanir le chemin devant leurs pas.

On dit que les humains sont divisés en deux groupes : ceux qui sont dans le service à soi et ceux qui sont dans le service à autrui. Aujourd’hui, ce qui m’intéresse le plus, c’est le service à autrui et quoi de plus noble que de se mettre au service de notre communauté nationale ?

 « Carthage Al Jadida » souhaite réformer la vie politique et économique de notre pays pour créer une nouvelle Tunisie. Pouvez-vous nous préciser les principales réformes que vous prendriez si vous étiez à la tête du gouvernement tunisien ?

Depuis 10 ans, combien de gouvernements ont annoncé des réformes ? Ont-ils réussi ? Il semble bien que non. Il ne s’agit pas de réformer pour réformer. De par le monde, nous avons vu bien des pays et des gouvernements engager des programmes de réformes qui ont semblé réussir dans un premier temps, mais qui ont fini par être rejetés par la société parfois avec violence comme un boomerang qui revient vers celui qui l’a lancé. Il y a une réticence au changement dans toutes les sociétés, l’humain redoute l’inconnu, et sans préparation et communication préalable, une réforme peut être imposée mais si elle n’est pas comprise et assimilée, elle a peu de chances d’aboutir à l’objectif prévu initialement.

Une réforme doit prendre en compte les spécificités de chaque système autochtone. Or, souvent, on essaie d’appliquer des recettes ou des processus venus d’ailleurs, inadaptés à notre réalité économique et sociale. Des réformes économiques qui ne prennent pas en compte le culturel, le mental, l’historique et les spécificités régionales sont vouées à l’échec. Avant tout, je crois qu’aujourd’hui, en ce début de XXIème siècle, toute réforme doit mettre en son centre l’humain. Un gouvernement doit travailler avec pour objectif le bien-être du citoyen. Toutes ses politiques et ses stratégies, que ce soit au niveau national ou sectoriel, doivent être orientées vers la réalisation de cet objectif, le seul qui devrait légitimer son action et ses choix. Cela paraît tellement simple et évident et pourtant, combien de décisions ont été prises par les gouvernements successifs dans l’intérêt général pour améliorer la vie quotidienne des citoyens ? Si peu au final.

Je ne sous-estime pas la complexité de la tâche, il y a eu tellement d’accumulation de textes et de décrets émis dans le passé et aujourd’hui complètement dépassés, qui sclérosent notre société et minent les bonnes volontés. En 2011, on aurait pu imaginer que le changement de régime représentait une opportunité de remettre à plat l’ensemble des textes législatifs et réglementaires, pour ne garder que l’essentiel nécessaire au respect des droits fondamentaux des citoyens. Cela peut paraître utopique mais cela nous aurait fait gagner beaucoup de temps et aujourd’hui, on ne serait pas encore en train de parler de réformes.

A mon sens, une politique de réformes doit suivre une approche pragmatique, partir de l’analyse de nos besoins à partir du parcours de la vie d’un simple citoyen. Et là, tout s’enchaîne, du micro vers la macro : l’éducation, avec la revalorisation indispensable de la place de l’enseignant dans la société mais aussi la refonte des méthodes pédagogiques qui doivent remettre l’enfant, ses besoins et son épanouissement au centre de l’attention, en s’inspirant des meilleurs systèmes d’enseignement public dans le monde, la formation professionnelle comme la voie de la réussite, qu’elle soit initiale ou continue. Il est aujourd’hui inacceptable qu’un élève ne soit pas orienté vers le métier qui corresponde à ses aptitudes et sa vocation.

La santé, avec un rôle proactif de l’État dans la prévention et la vulgarisation des règles essentielles à une bonne hygiène de vie, le transport, avec une meilleure desserte urbaine et régionale et la réhabilitation des lignes de chemin de fer existantes pour contribuer à l’accessibilité de régions à fort potentiel économique et touristique, et ainsi de suite…

J’attache beaucoup d’attention à la notion d’équilibre, qu’il soit individuel, familial, social ou économique. Aujourd’hui, le citoyen est trop souvent réduit au rôle de consommateur ou/et de débiteur alors que l’homme se distingue avant tout par sa capacité à créer et à produire. Ce déséquilibre se retrouve au niveau des grands comptes de l’État avec les déficits de nos balances des paiements et commerciale. Depuis 60 ans, nos partenariats ont peu évolué, le potentiel des marchés africains est négligé, les déséquilibres se creusent sans qu’il y ait de véritable stratégie de diversification, de relations d’échanges complémentaires et d’efforts pour valoriser nos ressources à l’exportation et développer plus d’autonomie. On observe déjà les conséquences sur le secteur agricole du manque de vision et de prévision, aucune réforme n’a été engagée pour une meilleure utilisation de nos terres et une meilleure gestion et distribution des productions. La diplomatie économique et commerciale, fer de lance de tous les États qui ont excellé dans le développement de leurs exportations de biens et services, semble absente des préoccupations de nos gouvernements successifs, quant à la préservation de nos équilibres financiers.

Depuis 10 ans, le rôle de l’entreprise et l’image de l’entrepreneur ont été pratiquement diabolisés. Continuer dans cette voie relève du suicide économique et social. Beaucoup de secteurs ont vu leur compétitivité s’affaiblir pour des raisons structurelles ou conjoncturelles, dans l’indifférence générale malgré des signaux alarmants. Il est urgent de redéfinir la place de l’entreprise dans le développement économique et social de notre pays, avec la conjugaison des efforts de toutes les parties impliquées. Nous devons d’une part, sortir de l’image traditionnelle de la perception du milieu du travail et mettre en place une politique d’incitation à l’investissement par les entreprises dans l’amélioration de l’environnement professionnel, condition essentielle à la revalorisation du travail en tant que valeur et vecteur d’épanouissement et d’intégration sociale. Et d’autre part, établir une stratégie de montée en compétitivité pour chaque secteur avec des objectifs quantitatifs et qualitatifs. Je suis convaincu qu’il n’y aura pas de développement et de progrès sans que l’entreprise ne soit déclarée officiellement comme un acteur essentiel et incontournable de la création de valeur.

Et bien sûr, on ne peut évoquer de réforme sans considérer le poids de la bureaucratie sur la vie du citoyen et de l’entrepreneur tunisiens. Avec plus de 80 fonctionnaires pour 1 000 habitants, la Tunisie dépasse de loin les moyennes mondiales qui varient entre 20 et 35 agents pour 1 000 habitants, ce qui représente d’après les analystes économiques une des raisons de l’appauvrissement de l’État et du manque de dynamisme de l’économie. En l’absence de l’application généralisée des principes de redevabilité et de bonne gouvernance, ce système a créé des rentes de situation dans le secteur public comme dans le secteur privé, avec les effets pervers induits à long terme puisque cela finit par nuire à la liberté d’entreprendre et au développement équilibré de l’économie et de la société. Avec pléthore de fonctionnaires, on devrait avoir la meilleure qualité de service au citoyen dans le monde et une couverture optimale de tout le territoire de la République !

Il n’est pas cohérent pour l’État d’exiger du citoyen d’être un bon contribuable fiscal sans lui fournir en contrepartie une bonne qualité de services publics. Donc il est indispensable que les fondamentaux de la relation État-Administration-Citoyen soit entièrement revus pour assurer d’une part la pérennité des emplois publics, et d’autre part la sincère réconciliation du citoyen avec le service public. Il y a évidemment d’autres réformes nécessaires dans tous les secteurs et non moins importantes mais ce serait trop long à développer aujourd’hui pour vos lecteurs. Chaque nouveau gouvernement doit prioriser en fonction de la situation et des contraintes existantes au moment de sa mise en place pour déterminer les objectifs à atteindre et les politiques nécessaires à leur réalisation.

Votre mouvement politique est également très orienté sur la jeunesse, à laquelle vous avez voulu donner une place importante aux élections législatives. Selon vous, la jeunesse est-elle centrale pour reconstruire cette nouvelle Tunisie que vous appelez de vos vœux ?

Albert Einstein aimait dire que « Tout est énergie », et comme dans notre parcours de vie, c’est dans notre jeunesse que nous pouvons dégager la plus grande énergie Elle devrait servir à la construction d’une nouvelle société et François Mitterrand disait aussi que « La jeunesse n’a pas toujours raison, mais la société qui la frappe a toujours tort ». Nous devons trouver l’équilibre entre l’énergie créative de la jeunesse et la sagesse des acquis de l’expérience.

Pendant des décennies, nous avons vécu un déséquilibre avec une prépondérance, au pouvoir, de l’expérience politique au détriment de la créativité et de l’innovation. Persuadé que la Tunisie ne progressera pas et ne se développera pas sans les forces vives de sa jeunesse, je me suis engagé depuis quelques années pour l’écouter et comprendre comment redonner à mes jeunes compatriotes le désir de prendre part activement à l’évolution de notre société, une société qui respecte toutes ses composantes, groupes ou individualités. J’ai compris le rôle de l’éducation dispensée, de la perpétuation de vieux schémas destinés, dans la conscience populaire, à protéger l’enfant mais qui, en fait, créent des peurs et coupent leurs ailes, les empêchant de prendre leur envol. Je me suis attaché à agir pour faire croître leur confiance en eux-mêmes, leurs capacités à créer, à innover et à entreprendre dans un esprit positif et collaboratif.

Il n’y aura pas de reconstruction de notre pays sans cette collaboration équilibrée entre la force de la jeunesse et la sagesse de l’expérience. A nous d’imaginer une nouvelle voie où tous puissent contribuer dans le respect et la bienveillance avec un objectif commun : le mieux-vivre ensemble dans un environnement sain et favorable à l’épanouissement de tous les citoyens, sans discrimination et sans exclusion.

Notre pays traverse actuellement une période économique difficile avec notamment la pandémie du Covid-19. N’est-ce pas le moment d’avoir une nouvelle vision pour la Tunisie sur le monde de demain, en développant notamment le secteur économique et le numérique ?

« Au milieu de toute crise se trouve une grande opportunité », disait encore Albert Einstein. Les gouvernements successifs qui ont dû affronter l’urgence de problèmes sociaux et économiques n’ont pas réussi à définir et proposer une feuille de route et une stratégie à la fois globale et sectorielle, prenant en compte les besoins et les maux de notre société. Et ils ne pourront pas le faire sans que les conditions propices à la stabilité des équipes au pouvoir et à leur capacité à travailler sans de multiples pressions politiques et partisanes ne soient garanties.

Cela fait 10 ans que les gouvernements n’ont pas proposé de vision et de stratégie à long terme pour notre pays, privilégiant l’actualité et la réaction aux crises ou les promesses et les annonces sans effets. La question qu’on peut se poser est : est-ce que ce sont les mêmes équipes qui doivent gérer le quotidien et la planification ?

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