• Me Aslan Berjeb, vous êtes avocat et fondateur du cabinet Berjeblawyers, cabinet récompensé, pour la 2ème année consécutive, en juillet 2021 comme meilleur cabinet d’avocat d’Afrique du Nord.

La pandémie de Covid-19 crée une situation inédite en Tunisie sur les plans sanitaire et économique. De par votre métier, voyez-vous de plus en plus d’entreprises en difficulté économique, allant même jusqu’à la faillite ?

Effectivement, de par mon accompagnement au quotidien de plusieurs opérateurs économiques dans divers secteurs, je constate que les Deux dernières années ont été difficiles à gérer surtout pour les TPE/PME pour résister, subsister et faire face à la crise sanitaire et économique.

La résilience de ces entreprises formant le principal de notre tissu économique (a été mise à l’épreuve notamment face à la quasi-absence de l’Etat à ce niveau. 

Cela dit, les investisseurs ont certes connu des difficultés, parfois suffocantes, mais peu de sociétés sont allées jusqu’à la faillite. La majorité continue à se battre pour survivre, mais jusqu’à quand ?

Je pense que les vraies problématiques d’aujourd’hui auxquelles font face les investisseurs sont ailleurs, je cite à ce propos :

  • La bureaucratie à laquelle s’ajoute la torpeur dans laquelle sont entrés les fonctionnaires depuis quelques années, née de la terreur de prendre des décisions qui risquent de se retourner contre eux par la suite. Sans garantie ni réelle couverture législative, les « décideurs » préfèrent désormais ne plus décider…
  • La lourdeur des procédures administratives due à l’existence d’une liste encore trop longue d’autorisations, malgré les tentatives des gouvernements précédents de la raccourcir
  • Des lois et des réglementations désormais obsolètes mises en place dans un autre contexte et à une autre époque qui ne sont absolument plus adaptées à l’environnement économique actuel et futur
  • L’absence de vision et de stratégie globale claire et transparente, je dirais même l’absence d’ambitions pour ce pays : comment voyons-nous la Tunisie dans 50 ans ?
  • Les difficultés d’accès aux différentes sources de financement,
  • La pression fiscale et l’instabilité de la réglementation,
  • L’économie parallèle, la dépréciation du dinar et la très forte inflation…etc

Est-ce que les entreprises tunisiennes se sont adaptées pour juguler le nombre de cas d’infections en entreprise, notamment en instaurant un système de rotation parmi les salariés ?

Oui pour celles qui en avaient les moyens, mais pas que, en effet, le système de rotation a été appliqué plus dans le secteur public, par contre pour le secteur privé cela été la découverte du télétravail comme partout dans le monde.

Certains de nos clients ont même adopté ce mode de travail comme principal après l’avoir expérimenté pendant des mois et après avoir constaté ses avantages.

Par ailleurs, plusieurs guides des mesures sanitaires pour la prévention contre le Covid ont été mis en place par l’ISST.

Le Choc Covid a permis à tous les intervenants de prendre conscience de la gravité de la situation et de participer, chacun de son coté, aux efforts déployés pour stopper la propagation de ce virus.

Certains pays, notamment en Europe, commencent à mettre en place un système de passe vaccinal obligeant les salariés à être vacciné pour travailler au sein de leur entreprise.

Pensez-vous que ce système, qui pose également des questions sur les libertés individuelles d’accès au travail, est efficace ?

Et croyez-vous qu’il pourrait voir le jour prochainement en Tunisie ?

Absolument, cette « contrainte » de passe vaccinal est intimement liée à celle des libertés individuelles. Les récentes contestations, les manifestions et mouvements « anti passe sanitaire » un peu partout dans le monde en sont la preuve.

La problématique à mon sens est la suivante : faut-il privilégier les libertés individuelles alors que nous sommes en situation de guerre ?

Je pense que la question des libertés individuelles doit « exceptionnellement » passer en second lieu et que la priorité reste toujours la préservation de l’intérêt du groupe.

Oui, je pense que c’est une mesure efficace, vu que c’est le « gagne-pain » des tunisiens qui est en jeu.

En Tunisie cela commence déjà partiellement à travers le Décret-loi n° 2021-1 du 22 octobre 2021, relatif au passe vaccinal concernant le virus « SARS-CoV-2 » entré en vigueur le 22/12/2021.

L’accès à plusieurs lieux de travail est désormais conditionné par le passe sanitaire et le défaut de présentation du passe vaccinal entraine la suspension du contrat de travail pour les salariés du secteur privé avec privation de salaire, et ce, jusqu’à la présentation du passe vaccinal.

Cela dit, l’entrée en vigueur de ces mesures, du moins les premiers jours laisse constater plusieurs carences sur le plan pratique puisqu’on manque énormément de formation quant au mode fonctionnement et de contrôle du QR code, plusieurs contrôleurs de passe sanitaires à l’entrée des lieux concernés se contentent d’une vérification à l’œil nu, soit par ignorance soit par manque d’équipement de contrôle.

Une dernière question pour nos lecteurs : l’épidémie de Covid-19 a déjà durement touché l’économie de notre pays, notamment dans le secteur du tourisme.

Si cette situation venait à se prolonger, craignez-vous des conséquences importantes sur la société tunisienne, renforcées par la relative instabilité politique actuelle ?

Dans un contexte social déjà vulnérable, la pandémie du COVID-19 a eu un effet néfaste particulièrement sur les populations vulnérables à la pandémie traduit par des pertes de revenus et d’emplois occasionnées par les mesures de prévention contre le virus.

Je pense que la crise sociale était déjà là avant l’apparition de l’épidémie et elle s’est amplifiée avec des milliers de travailleurs licenciés et d’autres qui se sont trouvés dans la précarité.

Face à l’inflation et la détérioration progressive du pouvoir d’achat c’est l’économie qui est en train de payer encore une fois le prix à travers la chute de la consommation.

A cause de ce virus et depuis mars 2020, plus de 600 mille tunisiens ont basculé dans la pauvreté.

Selon les estimations de la Banque mondiale de juin 2021, la pandémie est responsable de l’augmentation à 21% du taux de pauvreté.

Au total plus de 2 millions 500 mille tunisiens vivent aujourd’hui en dessous du seuil de la pauvreté.

Et lorsque l’on sait que la pauvreté est la mère de tous les maux (criminalité, abandon scolaire… etc.) , alors oui, je ne peux qu’être inquiet.

Cela sans oublier les conséquences psychosociales qui touchent toutes les catégories d’âge ; en effet, les confinements répétés, le matraquage d’informations (Contamination, asphyxie, mort), la distanciation sociale ont laissé des traces psychologiques : solitude, des taux élevés d’anxiété et de dépression… etc.

L’Etat devrait intervenir et mettre en place les stratégies d’urgence pour aider les plus démunis et les plus fébriles à subsister.

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