Dr Lamia Kallel, pandémie mondiale et conséquences économiques

Dr Lamia Kallel, pandémie mondiale et conséquences économiques

Docteur Lamia Kallel vous êtes médecin et Présidente du Conseil Régional

des Médecins, vous menez actuellement un vrai combat quotidien contre la

pandémie de Covid-19 qui semble repartir de plus belle avec l’arrivée du

variant Delta dit (indien). La vaccination massive des populations, notamment en Tunisie, semble être la solution pour sortir notre pays de la crise sanitaire et économique qu’il traverse. Selon vous, pourquoi la levée des brevets traine autant malgré la volonté politique de Joe Biden ? Est-ce un lobby de l’industrie pharmaceutique surtout qu’actuellement nous voyons plusieurs pays qui produisent les vaccins sur leurs sols ?

Merci tout d’abord, de m’offrir cette occasion de réfléchir, sur l’un des sujets les plus préoccupants actuellement dans notre pays. Laissez-moi vous préciser qu’il s’agit plutôt d’un point de vue d’un professionnel en exercice plutôt que celui de l’expert.

La Tunisie vient de connaître la vague la plus désastreuse sur le plan sanitaire et socio-économique du SRAS-COV2, depuis le début de la pandémie en janvier 2020, avec la « diffusion ultra rapide» du variant Delta au sein d’une population où le taux de couverture vaccinale était encore faible, relativement faible devrais-je dire plutôt, comparativement aux autres pays du continent africain du moins.

Difficile de prendre la parole à ce sujet, sans faire part de ma fierté de l’oeuvre du cadre médical et para-médical tunisien, des jeunes et des moins jeunes, du public comme du privé, de la médecine spécialisée à celle de nos soldats de la médecine de première ligne, les héros de la République, qui ont été sur le front à porter secours à autrui, malgré les difficultés du terrain jamais connues auparavant, malgré l’épuisement et les pertes humaines encaissées parmi notre corps, avec notamment plus de 50 médecins emportés par le Corona-virus et bien plus parmi le cadre para-médical.

Fort heureusement, le corps médical et para-médical est relativement préservé durant cette dernière vague, sur le plan des vies humaines du moins, vraisemblablement grâce à la vaccination. De justesse certes, mais une bonne proportion du personnel de la santé a bien pu être vaccinée à partir du 13 mars 2021, en parallèle avec les sujets âgés, selon les recommandations de l’organisation mondiale de la santé (OMS).

Le doute n’est plus permis, la vaccination constitue le grand salut de l’humanité dans la guerre menée par le SRAS-COV2. Il n’y a qu’à comparer la cinétique actuelle des courbes des nouvelles contaminations et celles des décès, dans les pays ayant un taux de couverture vaccinale qui dépasse les 50% durant la vague actuelle par rapport à celle durant les vagues précédentes dans les mêmes pays. Le vaccin anti-Covid protège contre les formes graves et le décès avec un taux qui dépasse les 90%.

Le président Joe Biden avait eu le plus grand sens du devoir envers l’humanité entière en lançant un appel à la suspension provisoire des brevets des vaccins contre le corona-virus. Un appel de cette envergure résonnera pendant très longtemps dans nos oreilles, particulièrement pour nous autres, les pays émergents. Salué par l’OMS, alors que l’union européenne s’était dite prête à en discuter, cet appel n’a malheureusement pas été accepté par les firmes pharmaceutiques productrices du vaccin avec à leur tête, la fédération internationale de l’industrie pharmaceutique, arguant de la lourdeur du financement de la recherche spécifique, ce qui est quelque part compréhensible.  

A défaut de libération des brevets, la maison blanche s’est récemment engagée à offrir 500 millions de doses de vaccin pour 92 pays à revenu moyen ou pauvre d’ici 2022, dont la moitié sera livrée avant la fin 2021 avec le système Covax.

A l’heure ou j’écris ces quelques mots, et après avoir reçu un million de litres d’oxygène de la part des états unis la semaine dernière, un avion américain a atterri à l’aéroport de Tunis Carthage pour une livraison de 1 million de doses de vaccins Moderna. Il s’agit à ma connaissance, de la plus grande aide de vaccins jusque-là reçue, une aide salvatrice, d’autant plus que ce vaccin est approuvé par la FDA pour les tranches d’âge plus jeunes, étant à la veille de la rentrée scolaire.

Avec son économie fragile, la Tunisie ne peut plus se permettre

d’alterner les phases de confinement/déconfinement. Pour cela, est-ce

que la production de vaccins sur le sol tunisien doit être une priorité

absolue, soit par la mise en place d’usines de laboratoires pharmaceutiques  est-ce que notre pays possède les compétences humaines

et les infrastructures industrielles pour une telle fabrication sur son

sol ?

D’un autre côté, il est attendu que le SRAS-Cov2 reste parmi nous pour quelques années encore, s’agissant d’un virus respiratoire à ARN, virus connus par leurs mutations itératives. D’un autre côté, plusieurs voix s’élèvent déjà pour préconiser la nécessité d’une troisième dose, au-delà même des patients immuno-déprimés. Tout laisse à croire que l’on s’achemine vers des rappels réguliers contre le Covid, à l’instar de celui de contre la Grippe.

Plusieurs pays africains, maghrébins ou arabes se sont déjà lancés dans cette optique de production du vaccin. Il est tout à fait légitime que la Tunisie en fasse autant.

En fait, la Tunisie, via son Institut Pasteur de Tunis, fait partie des 5 pays africains qui fabriquent déjà un certain nombre de vaccins et de sérum, à côté de l’Afrique du Sud, le Maroc, le Sénégal et l’Algérie.

S’il y a une industrie dont on peut être fier en Tunisie, c’est bien l’industrie pharmaceutique, avec plus de 70% de nos besoins en médicaments qui sont produits localement, en sus de l’export pour plusieurs pays africains aussi bien du produit fini que du savoir-faire.

C’est vrai que le développement d’un vaccin n’est pas réputé être une activité rentable, vue la lourdeur des recherches menées. Mais d’un autre côté, les chiffres parlent d’eux même, Pfizer-Biontech aurait fait 33,5 milliards de dollars en 1 an pour une dose de vaccin qui se vendrait entre les 15 à 20 euros, mais qui risque de flamber à l’équivalent de 75 à 150 dollars selon certains spéculateurs en tout cas.

Bien au-delà du prix et des bénéfices, c’est la disponibilité des vaccins qui pose problème. Avoir une certaine autonomie vaccinale n’a pas de prix, dans une période où le nationalisme vaccinal a pris le dessus, avec moins de 3 % de couverture vaccinale moyenne en Afrique contre plus de 50 à 60% dans plusieurs pays des autres continents.

Produire un vaccin anti-Covid pourra se faire de 2 façons, il s’agira soit de produire des vaccins à ARN messager, mais pour cela il faudra un transfert de technologie en sus de la levée de la propriété intellectuelle. Il pourra aussi s’agir de conditionnement du sérum, ou répartition aseptique. C’est à priori le cas pour l’Egypte qui a déjà commencé la mise en flacons du sérum de la firme chinoise qui produit le Sinovac et qui entend vacciner 50% de sa population d’içi la fin de l’année grâce à ce programme. L’Algérie a aussi annoncé un plan de conditionnement du vaccin Russe Spoutnik par une entreprise publique d’içi septembre 2021. L’accord entre l’institut Pasteur Sénégalais et une firme Belge entrera en vigueur en 2022. L’Afrique du Sud a plusieurs plans, aussi bien pour la mise en flacons de vaccins Johnson and Johnson, que pour la production de vaccin à ARNm, ayant été parmi les premiers pays à répondre à l’appel lancé par l’OMS en avril 2021, pour que les pays Africains intéressés par la production des vaccins en fassent la demande.

Qu’en est-il pour la Tunisie ? Un peu en retard peut être par rapport à l’Inde ou à l’Afrique du sud, la Tunisie aurait approché l’OMS et l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) pour accéder au marché de fabrication du vaccin. D’après le Pr Hechmi Louzir, Directeur  Général de le l’Institut Pasteur de Tunis, le technopole de Sidi Thabet pourrait en être le fief en Tunisie, sous réserve d’une stratégie ficelée de transfert de la technologie en plus de la levée des brevets.  Dr Louzir, par ailleurs Président du Comité national de vaccination contre le Covid, avait mis le doigt sur un souci de fragmentation de l’autorité nationale de réglementation du secteur de la fabrication et même de l’importation des vaccins, précisant que la Tunisie a fait appel à l’assistance de l’OMS pour évaluer son fonctionnement en l’absence d’une seule agence nationale.

Sommes-nous au moins capables de mettre en flacons le sérum des vaccins ? Des firmes pharmaceutiques l’affirment, privés voire publiques aussi, mais les données ne sont pas encore rendues publiques.

Certes, un retard est déjà encaissé en comparaison avec les pays voisins. Faut-il pour autant laisser tomber ? Certains pensent que d’ici qu’on sera opérationnel, le vaccin risque d’être plus disponible à l’échelle mondiale, et peut être aussi des molécules thérapeutiques efficaces contre le Corona Virus.

Je ne suis pas vraiment de cet avis d’autant plus que le développement de la capacité de la Tunisie à produire de vaccins notamment ceux à ARN m, ne peut être qu’un pas de plus vers la distinction et le progrès scientifique notamment à l’ère de la thérapie génique.

La production de vaccins devient un levier géopolitique, sur lequel

le continent africain doit être entièrement uni. l’Afrique du Sud  travaille actuellement sur un centre de transfert de technologie qui permettra de fabriquer des vaccins à ARN Messager. Est-ce pour vous une étape fondamentale qui permettra aux pays africains et notamment à la

Tunisie d’avoir une plus grande autonomie pour l’accès aux vaccins pour

sa population ?

L’Afrique du Sud est désormais le premier pays en Afrique qui va pouvoir bénéficier du transfert de technologie. On ne peut que le féliciter pour ce grand acquis. L’Afrique du Sud va pouvoir fabriquer les vaccins à ARN messager d’ici un an si tout va bien. Le pays pourra non seulement subvenir à ses besoins mais aussi, je l’espère, de ceux des pays voisins. Ceci dit moins de 3% de la population africaine est vaccinée actuellement, à un moment où des pays sur d’autres continents sont déjà à un taux de couverture vaccinale de l’ordre de 60 à 70% et que ces même pays visent les 90% de couverture d’içi la fin de l’année en incluant les enfants. De même, il est de plus en plus clair que l’on s’achemine vers des doses boosters et peut être même de doses annuelles adaptées en fonction des variants. C’est dire combien le besoin d’implanter d’autres centres producteurs en Afrique est évident et est même urgent à se faire.

Pourquoi ne pas inclure la Tunisie justement, un pays qui a une certaine expérience déjà avec les vaccins et qui surtout, dispose du potentiel humain nécessaire en termes d’ingénieurs, de scientifiques et de médecins. Reste à accompagner ce processus par une règlementation adéquate afin d’assurer la qualité du produit fini, bien évidemment.

Et comme je disais plus haut, cela sera une grande avancée pharmaceutique qui pourra ultérieurement dépasser la gestion de la pandémie du Covid-19 et des vaccins prescrits à titre préventif en général pour toucher un jour, la thérapie génique, un vaste chantier qui bouleversera bien un jour la médecine, un jour proche même.

Une dernière question pour nos lecteurs : l’arrivée de variants successifs prouve-t-elle que la solution sanitaire et économique ne se résoudra qu’au niveau mondial, et que la solidarité des pays du monde entier est capitale vis à vis de la vaccination ? Si tel n’est pas le cas, peut-on craindre une épidémie de Covid-21 après celle du Covid-19 ?

Qui, science-fiction mise de côté, aurait pu imaginer qu’un minuscule petit virus de moins d’un micron de diamètre allait faire autant de dégâts et avoir raison de tout un ordre mondial, défiant les frontières et les systèmes de sécurité des plus grandes puissances mondiales ?

Nous avons ensuite été témoins de l’apparition de variants et de l’expansion massive de certains parmi eux, l’Alpha ou anglais notamment puis le variant Delta ou indien, région après région malgré toutes les mesures entreprises au niveau des frontières.

Encore que la meilleure des boules de cristal ne pourra prétendre une projection pour les années à venir avec les mutations interminables ou avec d’autres virus, un Covid21 ou un Covid 22 comme vous dites !

C’est dire que la lutte sanitaire contre la pandémie ne pourra être qu’internationale. Les conséquences économiques de la pandémie et de la crise sanitaire sont désastreuses, notamment dans les pays en voie de développement. La solidarité devra être le mot d’ordre. La Tunisie, à titre d’exemple, vit une crise inédite, aussi bien sur le plan sanitaire qu’économique, avec en sus une instabilité politique. Jamais la Tunisie, un petit pays de moins de 12 millions d’habitants, n’a autant eu besoin d’aides internationales. Rien que nos besoins nationaux en oxygène, plus de 200 000 litres par jour dont on ne pouvait produire que la moitié. Imaginez l’ampleur de la catastrophe si nous ne sommes pas secourus à temps ? La réalité est qu’au quotidien, nous recevons un appui de la part des pays frères et amis tant sur le plan sanitaire que sur le plan économique. C’est aussi le cas de bien d’autres pays, de façon concomitante ou successive. 

Plus que jamais, la mondialisation devra s’étendre à l’aspect sanitaire et social.

Libre expression

Je ne peux parler de Covid, de gestion de la crise sanitaire en Tunisie et du plan de vaccination sans rendre hommage à nos soldats en blouse blanche sur le terrain, le cadre médical et para-médical, les ouvriers, les administrateurs aussi. Cela fait plus d’un an et demi que ce personnel travaille sans répit, dans des conditions souvent difficiles, avec un manque patent en effectif, à cause de la suspension du recrutement régulier dans le secteur de la santé depuis 2016 pour des raisons économiques. Nous déplorons beaucoup de pertes humaines parmi nos soldats, plus de 50 médecins emportés par le virus et bien plus parmi le personnel para-médical. Une grande pensée à eux et à leurs familles. Les médecins de première ligne se sont particulièrement distingués durant cette pandémie. Ils sont sur le terrain, à assister les patients de la Tunisie profonde, pour essayer de diminuer le flux sur les urgences et le recours aux lits d’oxygène.

Les équipes de personnel de la santé impliquées dans le plan national de vaccination anti-Covid font aussi un grand travail, rejoints récemment par nos braves militaires afin d’accélérer la cinétique de la couverture vaccinale et faire du porte à porte dans certaines régions de la Tunisie. Un grand bravo à tous ces enfants du pays, auxquels le Président de la République a eu la délicatesse de rendre hommage, il y a quelques jours, lors de la fête de la République du 25 juillet, en décorant un groupe de médecins et de personnel de la santé. Nous avons été sensibles à ce geste symbolique. C’est que nous avons vraiment besoin de soutien et d’encouragement. La société civile à l’intérieur du pays, tout comme la diaspora à l’étranger ont aussi fait preuve d’un magnifique élan de solidarité en portant secours aux structures hospitalières qui manquaient en divers équipements.

Et pour finir avec un côté positif à la crise, malgré la douleur, celui d’avoir mis à nu les grandes défaillances de notre système de santé, d’antan fièrement édifié par les bâtisseurs de l’état, Bourguiba à leurs têtes, il y a plus de la moitié d’un siècle et qui attend désormais avec impatience, sa propre révolution, une véritable mise à niveau aussi bien structurelle budgétaire, que digitale, un système de santé 2.0.

Bibliographie :

  • Dr Lamia Kallel
  • Docteur en Médecine depuis 2002
  • Médecin spécialiste en Gastro-entérologie depuis 2004.
  • Professeure à la Faculté de Médecine depuis 2018
  • Chef de service de Gastro-entérologie à l’hôpital Mahmoud El Matri de l’Ariana.
  • Présidente du Conseil Régional de l’Ordre des Médecins du Grand Tunis.
  • Experte judiciaire en réparation du dommage corporel.

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