Interview exclusive avec un expert reconnu en économie

Interview exclusive avec un expert reconnu en économie

Monsieur Moez Joudi – Expert en économie, professeur universitaire d’économie

Suite à la nomination de la nouvelle PDG de Tunisair, Mme Olfa Hamdi, la rédaction de l’Economic Observatory s’est penchée de très près sur la situation actuelle de cette grande entreprise étatique qui connait actuellement d’importantes difficultés économiques.

Interview réalisée par Belkis Bouali, Rédactrice en Chef de l’Economic Observatory

Notre invité du jour, Monsieur Moez Joudi, est expert en économie et enseignant universitaire à l’IHE, à l’IAE Tunis et à l’Académie des Banques et Finance.

Pionnier dans son domaine et modèle à suivre, Moez Joudi est également PDG de FORMAPRO SA, Président de l’Institut Tunisien des Administrateurs (ITA), Président de l’Association Tunisienne de Gouvernance (ATG), Administrateur et Président du Comité d’audit et des risques du Groupe Magasin Général-Auchan.

Bonsoir et très heureuse de vous inviter parmi nous ! L’Economic Observatory est un magazine économique qui suit les événements économiques en Tunisie et à l’international, et nous allons vous poser quelques questions concernant la situation actuelle de Tunisair du point de vue économique.

1-Comment jugez-vous la situation actuelle de la Tunisie dans ce contexte actuel de crise économique ?

La situation est très tendue, la croissance économique en 2020 a été fortement négative de l’ordre de – 8% environ, le chômage a explosé pour dépasser les 20%, l’endettement public est devenu alarmant avec un taux de plus de 85% et des services de la dette faramineux avec un montant de 16 milliards de dinars qui plombe le budget 2021. Face à cette situation dangereuse, nous remarquons une absence totale d’un plan de sauvetage et de relance au niveau du gouvernement ?! Des constats, des observations et quelques annonces, RIEN de plus ! Jusqu’à maintenant, nous attendons la politique économique du gouvernement et ses orientations ?!

2-Tunisair compte aujourd’hui environ 8000 employés, ce nombre élevé de salariés est-il une force ou une faiblesse pour les équilibres de la compagnie ?

Tunisair est un cadavre aujourd’hui, même un gourou du management de niveau international ne pourra pas la sauver! Il y a 8000 salariés pour une dizaine d’avions au meilleur des cas d’ici la fin de l’année 2021. Pour qu’elle puisse dégager un minimum de marges bénéficiaires, il faut licencier au moins 6000 salariés tout en leur garantissant leurs indemnités de départs. Il faut aussi alléger l’endettement qui a dépassé les 600 millions de dinars et couvrir au moins une partie des déficits qui ont dépassé les 1000 millions de dinars! Le tout avec une reprise nécessaire du trafic aérien pour 2021. Une mission quasi impossible ! Si l’État n’injecte pas moins de 200 millions de dinars dans la Compagnie à court terme, il serait difficile de résister encore un semestre avec toutes les charges cumulées. À noter que ça fait des années maintenant que Tunisair ne règle ni ses factures SNDP ni ses redevances OACA. Situation intenable avec toute la volonté qu’on pourrait avoir! Le management des entreprises est une science, ce n’est ni des émotions ni de la fougue ni de l’excitation.

3-Vous êtes président de l’Association Tunisienne de Gouvernance, quelles mesures, en termes de bonnes pratiques et de transparences prendriez-vous si vous étiez à la tête de Tunisair ?

La gouvernance d’entreprise est avant tout une culture et un état d’esprit ! C’est bien ce qu’il faut commencer à développer en premier à Tunisair. Ensuite, il faut adopter un ensemble de bonnes pratiques telles que la séparation des pouvoirs entre le contrôle et la gestion, la transparence financière, l’efficience, la redevabilité, la prise en compte des intérêts des parties prenantes, le bon fonctionnement des instances de gouvernance à l’instar du Conseil d’administration, du Comité d’audit, de l’Assemblée Générale…Tout un travail de refonte du système de gouvernance de Tunisair est nécessaire pour induire de vraies changements dans l’organisation et le fonctionnement de l’entreprise. 

4-Quels sont les leviers stratégiques sur lesquels la nouvelle PDG Olfa Hamdi devraient s’appuyer pour faire face à cette situation d’urgence ?

Elle doit tout d’abord éviter le show-off, la communication à outrance, les sorties médiatiques contreproductives et se concentrer sur l’essentiel. Tout d’abord, il faut négocier une injection de fonds dans l’entreprise qui a besoin de trésorerie en ce temps de crise pour financer ses besoins urgents notamment en matière d’entretiens et de maintenances des avions. Ensuite, il faut revoir le positionnement stratégique de l’entreprise en recentrant les activités sur le transport aérien et se désengager des filiales notamment le handling qui peut-être assuré par des sociétés spécialisées. La nouvelle direction générale de Tunisair doit prendre également des mesures douloureuses notamment en adoptant un plan social. Au moins, il y a 6000 salariés à licencier tout en leur garantissant leurs indemnités de départs et leurs droits. Avec une dizaine d’avions opérationnelles, 2000 salariés suffiront largement à Tunisair ! Il faut également travailler sur le développement des lignes à haut potentiel et travailler sur un partenariat international financier et stratégique viable dans le cadre d’une stratégie gagnant-gagnant.

5-Les syndicats de Tunisair sont très puissants et constituent une force incontournable pour la bonne gestion de la compagnie. En ces temps de dialogue social difficile avec la nouvelle PDG de Tunisair, quelle serait votre stratégie pour renouer le dialogue social avec les syndicats ?

Il ne faut pas mettre à dos les syndicats, surtout d’emblée ! Il est important de dialoguer, d’échanger, de s’entendre sur des plans d’actions communes mais en même temps il ne faut pas se laisser faire ou subir le diktat des syndicats ! Le management qui affiche son plan d’action, qui travaille dans l’intérêt de l’entreprise, qui décide, qui avance tout en écoutant et en se concertant avec l’ensemble des parties prenantes ne peut que réussir et performer !

6-Moez Joudi, si vous êtes nommé Ministre des finances, quelles sont les mesures d’urgence à prendre en ces temps de crise.

Il faut surtout s’entendre sur un diagnostic commun avec l’ensemble des partenaires sociaux et les composantes politiques de l’ARP. A partir de ce diagnostic, trois mesures urgentes doivent être prises : 1- Arrêter l’hémorragie des déficits publics notamment en compressant les dépenses publiques et en développant les recettes autres que fiscales. 2- Conduire des réformes notamment la réforme fiscale, la réforme de la fonction publique, la réforme des entreprises publiques et la réforme de la caisse de compensation. 3- Donner des signaux positifs aux opérateurs économiques, les rassurer, les accompagner et leur rendre la confiance pour les inciter à investir et à créer des richesses pour le pays.

Merci Monsieur Joudi pour cette interview très enrichissante !

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